SHOBOSHOBO 
- Airc


SHOBOSHOBO 
Airc
Du 16 mars au 30 avril 2015
Vernissage le vendredi 20 mars de 18h à 21h.
Création d’une fresque en public entre le 13 et le 20 mars.
12Mail / Red Bull Space, 12 rue du Mail,  75002 Paris

12Mail poursuit sa saison 2015 en invitant Shoboshobo, un artiste rare évoluant à la croisée des arts graphiques, de la performance et de la musique pour une exposition qui prendra une forme un peu différente, puisque le public pourra assister à la création d’une fresque murale pendant la première semaine et participer à une séance de paint ball lors du vernissage. Le journaliste Julien Bécourt, vieux complice de l’artiste vous en dit plus.

Onomatopée japonaise désignant le bruit d’un ballon qui se dégonfle pour qualifier « un truc naze », Shoboshobo est né sous le stylo de Mehdi Hercberg en 2001, en même temps que les soirées du même nom qu’il organise à Paris et dont il réalise les flyers à la main. Huit ans durant, il y accueille la crème de l’electronica nipponne et du weirdo-noise bricolo, des comparses belges d’Ultra Eczema aux américains de Fort Thunder en passant par Lucky Dragons.

Au croisement des arts visuels, de la performance et de la musique, ses propres projets audiovisuels se révèlent tout aussi improbables que le laisse entendre leur intitulé : gang de bikers braillant sur du noise improvisé (Motards En Colère), trio de « hassidic house » déguisé en rabbins (Moishe Moishe Moishele), électropop transgenre en perruque et zentai (Michelle’s Fusain), workshop de masques et comédie musicale avec la chanteuse Kumisolo (Kumisho) ou solo-Casio-noise sous le nom de Minifer, sans même parler de son inénarrable Motor Karaoke… Shoboshobo, c’est tout ça à la fois! Un univers graphique peuplés de monstres informes qui relève à la fois de l’attraction de foire et du performance art, des films d’horreur et de l’expérimentation low-tech.

A mesure que ses projets se multiplient, d’un fanzine imprimé à la ronéotypeuse (la série des Decapitron) jusqu’aux t-shirts pour Andrea Crews, Shoboshobo fédère autour de lui une communauté d’artistes underground éparpillés aux quatre coins du globe, tous adeptes du DIY et de l’auto-édition: Fréderic Fleury, e*Rock, Dennis Tyfus, Jacob Ciocci, Misaki Kawai, Mat Brinkman, Andy Bolus, Hendrik Hegray ou Jonas Delaborde. Pour Mehdi, chez qui subsiste encore des résidus d’utopie, l’esprit de communauté n’est pas un vain mot.

Imprégné de culture pop japonaise jusque dans ses recoins les plus fantasques, Mehdi voue une tendresse toute particulière pour les personnages atteints de gigantisme et affublés d’appendices étirés comme de la guimauve. Cette obsession pour la disproportion l’amène à fabriquer des géants amorphes à la mine désabusée qu’il expose au festival Pictoplasma en 2011, et qui s’affaissent de tout leur long dans des couloirs et des escaliers, voués à une passivité terminale. Et puis, il y a tous ces monstres difformes, morveux, dégoulinants qu’il dessine compulsivement. Ces créatures, tapies dans son inconscient, Mehdi a mis des années à les amadouer, à leur donner forme. Elles incarnent non seulement les réminiscences de son adolescence – imprégnée de films gore 80’s, de graphzines transgressifs et de frénésie jap-punk-noise à la Boredoms – mais font aussi office de rempart contre l’agressivité d’un monde en voie d’auto-destruction. Sans le manifester explicitement, Shoboshobo nous incite à nous réconcilier avec notre part monstrueuse, à transmuter la négativité en énergie vitale. « Explorer l’idiotie, nous dit l’essayiste Jean-Yves Jouannais, c’est comme descendre avec délectation aux enfers de l’art, un voyage hilare, quand il n’est pas effrayant. »

Dans le monde de Shoboshobo, le dessin est un terrain miné que Mehdi se propose de faire exploser. En quête d’un renouvèlement perpétuel de son medium de prédilection, il exerce des allers-retours incessants entre son bestiaire mutant et des crobards plus sombres, plus sales, plus saturés. Deux graphismes diamétralement opposés qui se cannibalisent l’un l’autre: tantôt une ligne claire ferme et bien découpée, où formes cubiques, têtes de monstres aux yeux exorbités et organes rhizomatiques s’entrelacent, tantôt le gribouillage expressionniste à grands coups de taches d’encre et de griffures de feutre tremblotantes. Ici un masque de robot aux couleurs flashy à fabriquer soi-même, là un vomi goudronneux craché en stries d’encre. Dans ses carnets, sa patte faussement négligente fait jaillir des formes vives, énergiques; un amas de traits d’où surgit parfois un gros pif vérolé ou un globe oculaire innervé de vaisseaux sanguins. Comme si les dessins en soi ne lui suffisaient plus, qu’il fallait qu’ils s’émancipent de leur fonction illustrative, qu’ils trouvent un nouveau souffle à travers un geste plus ample, plus brut, mal dégrossi.

Feutres, gouache, Rotring, Bic, tablette graphique, polycopié, collage, pochoir, wallpainting… Tous les moyens sont bons, de préférence les plus désuets et artisanaux. Mais c’est en découvrant la propriété plastique de l’aérographe, technique utilisée pour la majeure partie des oeuvres présentées dans l’exposition, que Mehdi ouvre la boîte de Pandore. Organes sans corps ou totems animistes, ces deux séries marquent une nouvelle étape dans son travail. Subitement, ses dessins en noir et blanc se métamorphosent en photographies floutées, emplies de méandres inorganiques et de contrastes ahurissants. Il y fleurit tout un vivier de bubons, de mycoses protubérantes, de nervures réticulaires, de dégoulinades et de glaucomes qui agrippent la rétine comme si l’on chaussait des lunettes 3D.

Cette végétation surnaturelle, tout droit sortie d’un récit de Lovecraft, crée la sidération en ouvrant les portes d’un monde à la fois familier et inconnu, délimité par un effet de pochoir qui lui confère une étrange profondeur de champ.

Ces représentations distordues n’ont cependant rien d’anodines ; elles ont autant à voir avec la séduction immédiate d’un graphisme pop-friendly qu’avec un certain constat du marasme dans lequel l’humanité s’est enferrée et l’entropie qui la menace : la débâcle du tout-technologique, l’inconséquence écologique, l’auto-sabotage de la civilisation, la consommation à outrance… A sa façon, Mehdi résiste à l’accélération du flux visuel, à la capitulation avec ce qui nous détruit, au mensonge des apparences. Et laisse entrevoir, dans les interstices de l’inconscient collectif, une infime lueur d’espoir. Car il y a aussi beaucoup d’amour et de générosité dans ce maelstrom pictural.

Pour autant,  le barbouillage freestyle n’est pas en reste, car Mehdi n’aime rien tant que d’inventer de nouvelles attractions, dont la légèreté apparente dissimule un humour acerbe. Les visiteurs seront donc invités à tirer au paint ball sur des figures contrecollées sur carton, comme un bon vieux Shoot’Em Up de fête foraine. Et en cette période sombre où les kalachnikov défient la liberté d’expression, rien de tel qu’un bon défouloir à coup de giclures multicolores pour remettre du baume au coeur.

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Shoboshobo : http://www.shoboshobo.com

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