Exposition VICE à 12MAIL, l’interview-manifeste


© Jérémy Boulard Le Fur

Vice est né il y a plus de quinze ans, dans la tête de trois punks canadiens. Depuis, ce qui était une sorte de fanzine déconneur est devenu un excellent magazine international, conçu et distribué tous les mois gratuitement dans plus de 27 pays – dont la France, depuis le mois de mars 2007. Quand la galerie 12mail a eu l’idée de les inviter à enluminer ses cinq murs, ils ont décidé de mettre en avant les travaux de leurs contributeurs et amis et plutôt que de faire un texte de présentation indigeste, nous avons posé quelques questions à Mathieu Berenholc, rédacteur en chef de l’édition française de Vice ainsi qu’à Maciek Pozoga, photographe et curateur de l’exposition.

La sélection que vous avez faite pour cette expo est assez éloignée de l’image que les gens se font de votre magazine. Pourquoi une expo Vice sans photo de skate, très peu de meufs à poil, et sans Ryan McGinley, Richard Kern ou Terry Richardson, vos collaborateurs les plus célèbres 

?

Mathieu Berenholc : Parce que Vice sort de sa période adolescente et qu’il est temps que les gens s’en rendent compte. Nous venons de publier un numéro photo entièrement consacré à la nature morte avec des contributions de Wolfgang Tillmans, David Lynch, Walter Pfeiffer, Stephen Shore et Jean-Luc Moulène, entre autres. Et nos artistes préférés ne font pas tous des dessins débiles ou des photos de nus. On se réserve le droit de grandir et de ne plus s’intéresser uniquement aux photos de vomi et aux sculptures en crottes de nez. Ça ne veut pas dire pour autant que l’expo sera totalement exempte d’érotisme ou de déconnade, hein. Et puis on voulait profiter de l’expo pour trouver de nouveaux collaborateurs.
Maciek Pozoga : Et surtout exposer des nouvelles têtes. C’est plus excitant de montrer le boulot d’artistes peu ou pas connus que toujours les mêmes gens. Le photographe italien Emanuele Cardesi, par exemple, habite au fin fond de la campagne Toscane, on a eu un mal fou à trouver son mail et à ce qu’il réponde aux nôtres, mais c’est plus marrant que passer vingt minutes au téléphone avec un agent ou une galeriste.

Donc, vous avez choisi les participants comment ?
MB : Il y a des gens qui se sont imposés d’eux-mêmes, des collaborateurs réguliers dont on adore le boulot comme Frédéric Fleury, les Bordelais du collectif Edrem ou Estelle Hanania.
MP : Pour les autres, les nouveaux, on a procédé par affinités, filiations, rencontres… Comme quand t’es fan d’un groupe et qu’ils te disent : « on est hyper influencés par tel autre groupe. » Du coup, tu vas écouter le groupe en question et tu te constitues une discothèque personnelle et cohérente. On a aussi scrollé pas mal d’heures sur des blogs de photos et autres tumblr, mais au final la plupart de ces blogs sont souvent un amas d’associations d’images incohérentes qui tendent plus à rendre le spectateur complètement schizo qu’à l’aider à se forger une vision. Mater des photos sur Internet, ça me fait ramasser.


© Estelle Hanania

Maciek, peux-tu nous dire un peu à quoi ressembleront les œuvres présentes dans l’expo ?
MP : Je peux pas vraiment te dire, ce sera, disons « poétique et déconneur » ? Je crois que je préfère rester un peu évasif sur ce point.

Pourquoi certains des photographes ne sont pas des professionnels ?
MP : Parce qu’il me semble que le travail du photographe, c’est surtout la façon de présenter les photos qu’il a prises, de les éditer, de construire un langage. Je vois la photographie comme des poèmes en cut-up, un ensemble de mots volés, puis jetés en l’air, ou dans un chapeau si tu préfères, qu’il faut ensuite réagencer pour créer du sens. Un mot isolé peut faire sens, mais pour construire un récit, ou un poème, il faut créer un langage. Donc un mot simple ou naïf comme une photo d’amateur aura autant sa place dans cette “langue” qu’un mot compliqué. D’autre part, les photos qui intéressent Vice sont avant tout des images sincères, simples et belles ou drôles, donc il n’y a aucune contradiction dans le fait d’ouvrir l’expo à des amateurs.

Ouais mais certains d’entre eux sont vos potes, c’est du copinage ?
MB : Ouais, il y a certainement quelque chose de cet ordre-là.
MP : On sera toujours plus enclin à aimer le morceau qu’un pote nous a fait écouter en disant « ce truc va te plaire » que le mp3 téléchargé à l’aveuglette sur un blog ou chroniqué dans un magazine. Donc oui, le copinage fait partie du processus, il faut pas nécessairement chercher à sortir de ça, partir de ce qui nous entoure est toujours un bon point de départ, la question est de ne pas s’enfermer dans une sorte de consanguinité après.

Et comment allez-vous mélanger dessins et photos ? Qu’est-ce qui va guider l’accrochage ?
MB : La partie dessin sera composée de 4 ou 5 artistes ou collectif d’artistes qui montreront une série distincte chacun, alors que la partie photo sera composée d’une dizaine de photographes dont le travail sera présenté de façon plus éparse et mélangée.
MP : L’exercice d’une expo collective et les contraintes liées à l’espace nous obligent à faire marcher les œuvres en « réseau », le manque d’espace doit obligatoirement compter et jouer avec les résonances entre les photos par exemple, ce qui est à la fois une contrainte mais correspond aussi à l’impossibilité d’envisager une photo comme un signe individuel. L’accrochage fait partie intégrante du travail plastique d’une certaine manière, pour la partie photo du moins.

Maciek, tu peux nous dire ce qu’est une bonne photo Vice et comment tu as choisi telle ou telle photo dans l’œuvre de tel ou tel photographe ?
MP : En général, je suis assez sensible à l’authenticité, la sincérité d’une photo, et ce qu’on pourrait appeler la « tendresse », la vulnérabilité du sujet, la proximité. C’est difficile à exprimer sans avoir l’air hyper cheesy, mais c’est sans doute tout ce qui s’oppose au cynisme. J’aime les photographes qui aiment leurs sujets. D’autre part, bien sûr, j’aime la singularité d’une œuvre, et quand on retrouve une véritable vision sur l’ensemble, même quand elle est maladroite ou fragile, les artistes qui doutent. Mais, au-delà de quelques limites, mes choix sont sûrement très intuitifs et je suis incapable de théoriser la sélection opérée dans l’œuvre de tel ou tel photographe autrement qu’en me disant « tiens, cette photo marche bien avec celle-ci ». Ça participe plus de la manière dont j’éditerais mon propre travail en fait, que de la façon dont fonctionne un véritable curateur, mais je pense que la méthodologie est la même. Entre prendre une photo et isoler un bout de réalité pour le classer, le réagencer autrement après, comme dans un herbier, et le faire avec les photos des autres. C’est une manière de questionner le monde et de l’ordonner pour essayer de comprendre un peu ce qui se passe.


© Emanuele Cardesi

Vous allez montrer des aquarelles de Frédéric Fleury, et Jérémy Boulard Le Fur a l’air d’être assez inspiré par Roland Topor, ce sont des techniques et des références un peu classiques non ?

MP : Oui, chez Jérémy Boulard par exemple, ce qui m’a tout de suite plu c’est ce mélange absurde entre une ambiance gravure victorienne, le côté XIXe siècle des chapeaux et des scènes un peu Jack The Ripper – en France, à cette époque, on avait Le Petit Journal, qui faisait souvent ses couv’ avec des gravures de scènes de meurtre –, et les gros tarins, gros pieds seventies à la Crumb. Topor est pas loin non plus, peut-être que le fait d’avoir grandi avec Téléchat est le terreau qui fait qu’on pousse sur la même branche et que Topor est un oncle commun. Après, on a aussi demandé à des collectifs comme Edrem d’exposer, et je crois qu’on sort de Topor et Crumb là, la dernière fois que j’ai eu Steven au téléphone il m’a dit : « Seb veut qu’on dessine des trucs entre Cartoon et Bauhaus », je suis pas certain de ce que ça peut donner au final et s’ils vont s’y tenir, ou même envoyer les dessins à temps depuis Hossegor, mais je sais que ces mecs sont drôles, donc on peut leur faire confiance.

Mais vous avez fixé un thème quand même ?
MP : Dans le cadre d’une expo collective de photos et d’illustrations chapeautée par Vice, j’aurais trouvé absurde d’imposer un thème ou un sujet, même si a priori c’est pas mal d’encercler un peu les possibilités avec des contraintes pour pas que ça parte dans tout les sens. Mais, d’une part, j’ai jamais pu saquer les « sujets » et les « sur quoi tu bosses en ce moment ? », dès lors que les profs nous forçaient à nous imposer ce genre de limites, et d’autre part je crois qu’il était plus intelligent de partir d’une contrainte matérielle qui pourrait être « à qui on peut demander de nous envoyer des trucs sans que les dessins ou les néga se perdent ou s’abîment pendant le voyage ? ». Et puis l’absence de contrainte théorique permet d’aller dans une direction complètement inconnue, et je crois qu’au final on ne sait pas très bien ce qu’on est en train de faire, on ne le saura pas avant d’avoir vu l’accrochage final, et c’est très bien comme ça.

VICE à 12MAIL
12Mail du 17 septembre au 12 novembre 2010
Vernissage le vendredi 17 septembre de 18h à 21h
12 rue du Mail, 75002 Paris.


Un CD sélectionné par Detect pour Vice sera édité et numéroté à 300 exemplaires à l’occasion de l’exposition. 

12Mail est un espace d’exposition et de rencontre où vous pourrez découvrir des  artistes et collectifs de talent, dans des domaines tels que l’illustration, le graphisme, la photo ou la mode.

More infos
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  1. Rétrolien from robert on 31 octobre 2010 1 h 43 min

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